"Antoine Gallimard - Faiseur de Nobel" - Alain Rebetez, Paris
Le Portrait : Avec le Prix Nobel de littérature attribué à Annie Ernaux, la maison Gallimard étoffe son prestigieux palmarès. Rencontre avec Antoine, troisième du nom.
En un siècle, ce bout de rue a changé trois fois de nom, mais c'est là, au 5 de la rue Gaston-Gallimard, que le fondateur de la plus prestigieuse maison d'édition française avait planté son siège, en 1929. L'immeuble est vénérable, modeste en façade mais creusé à l'arrière de couloirs et d'escaliers dérobés qui desservent d'innombrables bureaux et découvrent unsalon magnifique ouvert sur un gracieux jardin. On est au cœur du Paris de l'édition, à deux pas du boulevard Saint-Germain et pourtant le temps, ici, semble suivre un rythme propre. C'est là qu'Antoine Gallimard, troisième du nom etpatron de la maison depuis 1988, reçoit.
"Nous sommes une petite maison d'édition, je le revendique, on est des petits artisans", sourit-il avec une crâne modestie
et une courtoisie exquise, presque seigneuriale. Car l'homme est un grand seigneur du Paris intellectuel, ne vous y trompez pas, et de haute lignée : avec le sacre cet automne de la romancière Annie Ernaux, Gallimard enregistre son 43ième Prix Nobel de littérature. Quarante-trois Nobel en un peu plus d'un siècle, des noms qui vont de Luigi Pirandello à Peter Handke, d'Albert Camus à Patrick Modiano, en passant par Boris Pasternak ou Jean-Paul Sartre, le seul de tous à avoir refusé son prix ...
La note d'Annie, en 1974
Antoine Gallimard lit la liste avec gourmandise, et c'est vrai qu'elle impressionne : ces vingt dernières années, les écrivains maison ont presque trusté le Nobel, trois Français et neuf étrangers, "tous des gens qu'on a accompagnés dès le début, pas des auteurs qui sont venus en cours de route ou qu'on a récupérés", souligne Alban Cerisier, l'historien et archiviste de la maison. C'est le cas d'Annie Ernaux qui avait publié son premier roman, "Les armoires vides", chez Gallimard en 1974, alors que le manuscrit avait été refusé par Grasset. Dans sa note d'appréciation, le lecteur avait écrit :"Des écrivains femmes de cette trempe-là, elles se comptent sur les doigts d'une main", ajoute l'historien avec une touche de fierté.
"Je n'ai fait que suivre la trace merveilleusement dessinée par mon grand-père et par André Gide", affirme Antoine Gallimard en évoquant les cofondateurs de la NRF, en 1911. Et c'est quoi cette ligne ? "Pas besoin de mille discours : la littérature est au-dessus de tout, et la littérature est dans tout", résume-t-il. Pas question de se limiter à une école littéraire, pas question non plus d'être une maison engagée politiquement : "On a des écrivains de droite comme de gauche. On ne publie pas Annie Ernaux parce qu'elle féministe, mais parce qu'on croit en sa littérature, c'est pour la même raison qu'on publie Céline."
L'antisémitisme, la pédophilie, il y a des cas qui suscitent "un vrai débat", reconnaît-il. "La loi, je la respecte. Quand on a publié des textes qui étaient un peu pédophiles, on a très attentivement regardé ce qui était dans la loi. Mais ce n'est pas
notre tasse de thé, car on a beaucoup de mal à jouer les censeurs", explique Antoine Gallimard. En 2018, il avait suscité
une forte polémique en annonçant vouloir publier une édition critique des pamphlets de Céline : "Je n'y ai pas renoncé, cette édition est indispensable pour montrer l'histoire de l'antisémitisme en France dans l'entre-deux-guerres. Il ne faut
pas avoir peur, un éditeur doit pouvoir tout publier."
Le "petit artisan" a su défendre sa place dans l'édition française, la troisième d'Europe derrière l'Allemagne et le Royaume-Uni, et qui pèse 4 milliards d'euros par an. Chaque jour en France, un million deux cent mille livres sont vendus, et depuis qu'il a racheté Flammarion, le groupe Gallimard représente 20% du marché. "Vous vendez donc chaque jour plus de 200'000 livres ?" lui demande-t-on. "Pas très loin, oui... Principalement en poche, en Folio et en Jeunesse. On a 35'000 titres disponibles, et on sort environ 6'000 nouveautés par an."
S'il ne se tient pas pour un homme d'affaires, Antoine Gallimard en a les qualités. "Je suis quelqu'un qui aime bien rêver, mais je sais que pour ça il faut avoir les moyens, donc je fais très attention à la réalité. Je regarde la trésorerie, j'ai un œil sur le marché." Il y a les coups de chance, comme "Harry Potter". "Ça a été un accélérateur énorme dans la reconstruction du capital de la maison. Le tome VII, on l'avait tiré à 3 millions d'exemplaires et, en 15 jours, on en avaitvendu 2,4 millions. Oui, c'était magique !" C'est ainsi également qu'en 2012, il s'endette pour acheter Flammarion - achat gagnant, puisque "Vivre vite", de Brigitte Giraud, vient de rafler le Goncourt. "J'avais le sentiment que le marché allait se concentrer et que moi, j'étais dans un frêle esquif engagé dans une écluse avec des parois immenses qui ne cessaient de se rapprocher et menaçaient de m'écraser. J'avais besoin d'un bateau renforcé pour résister à cette pression d'un capitalisme agressif." Flammarion, que dirige aujourd'hui une de ses filles, lui a permis de consolider son indépendance. Pour lui le cœur du métier reste malgré tout la chasse aux nouveaux auteurs : "On reçoit 7'000 manuscrits par an et il y a 95% de déchets." Tout en haut du processus de sélection, le sacro-saint comité de lecture, formé d'une dizaine de personnes. "La maison a son poids, son ancienneté, et mon rôle est un peu de provoquer mes éditeurs quand on risque de s'endormir. Si, au comité de lecture, une personne aime profondément un livre et que les neuf autres sont contre, je suis heureux : on publie ! Surtout pas de consensus."
La loi des prix littéraires
Antoine Gallimard a une formule : "Je ne veux pas seulement être le Louvre de l'édition, je voudrais aussi être une jeune
galerie contemporaine." Et là, pas de miracle, la saison des prix impose sa loi. "Ce sont des moments à la fois pathétiques, parce que chercher et attendre un prix est infantilisant, mais c'est aussi comme un passeport : vous avez ou pas tous les tampons... Quand on reçoit un prix, je me dis : "C'est bon, j'ai mon examen de passage", même si je m'appelle Gallimard." Et quand il ne l'a pas, la longue histoire de la maison permet de relativiser : "Il y a des livres sans prix qui ont des carrières incroyables. Regardez "Belle du Seigneur", d'Albert Cohen. Il est sorti en 1968, en pleinerévolution étudiante, et cette année-là on a dû en vendre 600 exemplaires. Aujourd'hui, on en est à 800'000 et on envend 20'000 chaque année..."
Pour chaque auteur, ou presque, il peut citer les ventes, en homme qui sait le poids de la reconnaissance. Des
manuscrits qu'il reçoit, il dresse un portrait sévère : "Ils sont beaucoup autocentrés, ils parlent de solitude, d'amour
trompé, de désespoir, de sentiment de perte. Il y a trente ans, c'était plus épique." Pourtant le visage s'adoucit quand il
évoque le miracle du talent : "Un nouvel écrivain, c'est comme découvrir un jardin au printemps, on est simplement
heureux. C'est formidable !"












































































